S’il est un peuple dont l’histoire se confond avec la notion de liberté, c’est bien celui des Amazighs. Connus sous le nom de Berbères, ces « hommes libres » occupent l’Afrique du Nord depuis plus de trois millénaires. Loin d’être un reliquat du passé, cette identité est aujourd’hui plus vivante que jamais, portée par des millions de personnes.
On compte environ 13 millions de Berbères au Maroc, 10 millions en Algérie, et une diaspora vibrante, notamment en France où ils sont près d’un million et demi. Qu’ils soient Kabyles, Touaregs ou Chleuhs, ils partagent un socle commun : une langue (le tamazight), un alphabet millénaire (le tifinagh) et, surtout, un tempérament farouchement indépendant.
L’histoire berbère est celle d’une résistance perpétuelle. Ce peuple a vu passer les Pharaons — avec qui ils traitaient déjà vers 1300 av. J.-C. —, les Romains, les Vandales et les Byzantins. Contrairement aux idées reçues, les Berbères n’ont jamais été de simples spectateurs. Ils ont donné à l’Antiquité des figures colossales comme l’empereur Septime Sévère, le philosophe Saint Augustin ou l’écrivain Apulée.
La Numidie, terre prospère, a souvent défié Rome. On pense inévitablement à Jugurtha, ce jeune prince qui, excédé par la corruption romaine, tint tête aux légions impériales lors d’une guerre d’usure, prouvant déjà que la connaissance du terrain valait toutes les armées régulières.
Lorsque les armées arabes déferlent au VIIe siècle, elles se heurtent à un mur. L’islamisation de la région ne fut pas une promenade de santé, mais une conquête lente et douloureuse. Deux figures héroïques incarnent cette époque.
Le prince Koceila, d’abord, qui réussit l’exploit de prendre Kairouan et de repousser les Omeyyades vers 680. Mais c’est surtout la reine Dihya, surnommée la Kahina (« la prophétesse »), qui marque les esprits. Guerrière et stratège, elle unifia les tribus des Aurès pour infliger de lourdes défaites au général Hassan Ibn Numan. Sa légende raconte qu’elle alla jusqu’à adopter un captif arabe, Khalid, avant d’être trahie. Elle mourut les armes à la main, cheveux au vent, près d’un puits qui porte encore son nom. Une véritable « Jeanne d’Arc berbère » avant l’heure.
L’histoire ne s’arrête pas à la résistance. Avec les Almoravides et surtout les Almohades, les Berbères ont bâti de véritables empires s’étendant jusqu’à l’Andalousie. Sous l’impulsion de réformateurs religieux comme Ibn Tumart, ils ont fondé Marrakech (« Mur Akush », la terre de Dieu) et ont même un temps élevé le berbère au rang de langue sacrée, défiant l’hégémonie de l’arabe classique. C’était une époque où le Maghreb n’était pas une périphérie, mais un centre politique et culturel majeur.
Le XIXe siècle marque l’arrivée des Français et le début d’un nouveau cycle de révoltes. Si l’émir Abd el-Kader est la figure la plus connue, la résistance kabyle et montagnarde fut tout aussi intense.
Dès 1850, une femme se dresse encore : Lalla Fatma N’Soumer. Jeune, mystique et rebelle, elle tient en échec les maréchaux français dans les montagnes du Djurdjura. Plus tard, en 1871, la révolte de Mokrani embrasera la région. La répression fut terrible : terres confisquées et déportation massive de milliers de Kabyles vers la Nouvelle-Calédonie lors de ce qu’on appela la « guerre des pioches ».
Cette soif d’indépendance se retrouvera intacte en 1954. Il n’est pas anodin que les six chefs historiques qui déclenchèrent la guerre d’Algérie furent majoritairement d’origine berbère (comme Krim Belkacem ou Didouche Mourad).
Après les indépendances, le combat a changé de nature. Il est devenu culturel. En 1980, l’interdiction d’une conférence de l’écrivain Mouloud Mammeri déclenche le « Printemps berbère ». Ce mouvement a permis de briser le tabou de l’identité amazighe dans une Afrique du Nord qui se voulait exclusivement arabe.
Aujourd’hui, le tamazight est langue officielle au Maroc et en Algérie. Loin du folklore, l’identité berbère s’affirme comme un pont entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Occident, portée par un peuple qui, comme le disait l’émission Historia, n’a jamais demandé qu’une seule chose : son autonomie et le respect de sa dignité.